Les deux amis de Louis Garrel

Les deux amis de Louis Garrel
3 octobre 2015 Damien Cubi

Un film brut sur un triangle amoureux de trentenaires perdus servi par un excellent trio d’acteurs qui raconte l’amitié comme on raconte l’amour.

Les amateurs de géométrie et de sentiments vont être contents, le triangle amoureux au cinéma est de retour. Alors quoi de neuf  sous le soleil lorsqu’on a déjà lu « Les Liaisons Dangereuses » , vu son adaptation 90s à la sauce teenager « Sexe Intentions » ou que l’on est tombé sur la réédition de « César et Rosalie » (Claude Sautet, 72) ?

Louis Garrel, une vingtaine de films en tant qu’acteur, notamment dans ceux de son père Philippe (Les amants réguliers, la frontière de l’aube), s’est justement inspiré de César et Rosalie pour son premier long métrage. Un film sur des jeunes trentenaires un peu perdus qui parlent d’amitié comme on parle d’amour à une époque où la frontière entre les deux est ténue.

Mona (Golshifteh Farahani, vue dans Syngué Sabour – Pierre de Patience et Exodus, bientôt à l’affiche de Pirates des Caraïbes 5)  travaille dans une boulangerie Gare du Nord la journée, mais passe ses nuits en prison où elle purge la fin de sa peine. Clément, (Vincent Macaigne, nommé au césar du meilleur espoir masculin pour La fille du 14 Juillet et vu dans Tonnerre), comédien paumé tombe fou amoureux d’elle, passe la voir tous les jours mais ne partage jamais beaucoup de temps avec celle qui le voit comme un ami. Lorsqu’il la présente à Abel (Louis Garrel), quelque chose se passe entre les deux…

Il y a des sujets intemporels au cinéma pour peu qu’on ait un regard neuf et qu’on sente l’époque dans laquelle on vit. Garrel signe un film contemporain où les jeunes adultes continuent de rêver d’une vie qu’ils n’auront certainement pas, ont un travail alimentaire en attendant mieux et sont perdus dans leur vie amoureuse, confondant comme Céline Dion, les histoires d’amour et d’amitié.

C’est véritablement l’intérêt du film et de ce triangle. Clément et Abel sont amis depuis longtemps mais n’osent plus se dire les choses et l’apparition d’une femme qui cache un secret (on ne saura jamais pourquoi elle a été emprisonnée) va faire éclater cette amitié qui s’érodait. Dans ce film l’amour n’est jamais montré (ellipse et flou s’en chargent), c’est l’amitié qui y est discuté, évalué, décortiqué comme le montre la formidable scène où Clément fait le point sur son amitié avec Abel.

« Il a de la chance, Il pense tout le temps à moi, il est moins seul ». Cette réplique de Mona résume bien l’état d’esprit des personnages qui se raccrochent égoïstement à toutes formes de sentiments et d’affection, pour combler le vide amoureux, social ou professionnel qui est le leur.

Le film repose sur un excellent trio d’acteurs, Golshifteh Farahani (pas facile à écrire) est parfaite en jeune femme tournée vers ses désirs et dont le volcan intérieur en fusion ne demande qu’à exploser. Vincent Macaigne n’a pas vraiment la frite, promène son regard de Droopy et son phrasé lunaire pendant une bonne partie du film mais lorsque son personnage s’émerveille ou s’énerve, on voit toute la palette de ce comédien que The Observer comparait en 2013 à Depardieu à ses débuts. Sans aller jusque là, son charisme et la palette d’émotions qu’il est capable de transmettre en un regard l’imposeront bientôt comme un des acteurs majeurs du cinéma français pour peu qu’il accepte les projets un peu plus grand public.

Les comédiens sont au service d’un scénario qui ne révolutionne pas le genre et qui donne l’impression que les dialogues n’ont pas forcément  tous été écrits afin de laisser toute latitude aux comédiens, dont l’alchimie est parfaite, d’improviser. Parler de comédie est un peu usurpé, l’humour est diffus et provient souvent des répliques en décalage de Macaigne.

La lumière quasi naturelle, la photo froide, la mise en scène en retrait souvent en plans fixes afin de capter parfaitement les émotions et de laisser la part belle aux comédiens, participe à faire de ce film, un film brut, ancré dans la réalité.

Enfin la musique oscille entre de très belles partitions composées par Philippe Sarde (compositeur de Sautet, décidément) qui se substituent parfaitement aux dialogues et accompagnent souvent les personnages dans des moments clés, et quelques chansons pop rock utilisées dans des scènes où les personnages lâchent prise (voir la danse hypnotique de Mona dans un PMU en pleine nuit sur « Easy Easy » de King Krule).

Ce n’est pas une comédie hilarante ni le genre de film que l’on reverra une fois par an pendant les vacances de Noël sur TF1. C’est un joli premier film, en prise directe avec son époque que l’on sera ravi de découvrir dans une dizaine d’années lorsqu’on remontera le parcours de ses excellents comédiens qui compteront d’ici là dans le paysage cinématographique. D’ici là je vais m’entraîner à écrire le nom de la charmante Golshifteh Farahani.

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image source: Ad Vitam

Expert en films francophones de moins de 3h qui font marcher les neurones mais sans prendre la tête. #Cesars

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